Pourquoi certains enfants « bloquent » en maths

« Il comprend, mais il n’y arrive pas. » Combien de fois ai-je entendu cette phrase, chez mes élèves ou dans mon bureau à Auch, de la bouche d’un parent désemparé ? Une étude toute fraîche de la DEPP vient justement mettre des mots — et des chiffres — sur ce paradoxe.

Le fameux « il ne se donne pas les moyens »

Vous connaissez la scène. Le carnet de notes, la moyenne qui stagne, et cette petite musique qui s’installe à la maison : « s’il s’y mettait vraiment, il y arriverait ». J’ai eu ce parent en face de moi, il y a deux semaines, au sujet de son fils de quatrième — un garçon brillant à l’oral, perdu dès qu’il faut poser une équation sur une feuille. Le verdict familial était tombé : paresse.

Sauf que non. Enfin, pas forcément. Et c’est là que la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP, le service statistique du ministère de l’Éducation nationale) vient de publier, fin juin 2026, une note qui change complètement la manière de poser le problème.

Ce que la DEPP a vraiment mesuré

Petite précision qui a son importance : cette étude ne repose pas sur un sondage d’opinion ou des impressions de terrain. Les chercheurs — Margot Rémeau, Audrey Léger, Elodie Vezon Persem et Grégoire Borst (celui-là même qui dirige le LaPsyDé, le labo de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant) — ont fait passer de vraies tâches expérimentales à 4 200 collégiens, en sixième et en quatrième, représentatifs de la France entière. Rien à voir avec un questionnaire où l’élève coche « je suis organisé » sur une échelle de 1 à 5.

Ils ont mesuré deux choses, qu’il faut absolument distinguer d’« être intelligent » mais qui peuvent bloquer en maths :

  • Les fonctions exécutives : c’est ce qui permet de retenir plusieurs informations en tête pendant qu’on résout un problème (mémoire de travail), de ne pas se laisser distraire par la première idée qui passe (inhibition), et de changer de stratégie quand celle qu’on utilise ne marche pas (flexibilité).
  • La métacognition : en gros, la capacité à savoir si on a compris ou pas — à se dire « attends, je viens de faire une bêtise » avant que le prof le dise à votre place.

(Arrête de rêver, Sophie, et reviens au concret — je vous vois déjà froncer les sourcils devant le jargon.) Prenons un exemple tout bête : un élève qui résout une équation à deux inconnues doit garder en tête ce qu’il vient de calculer (mémoire de travail), ne pas repartir sur la méthode qui a échoué trois fois (flexibilité), et sentir que son résultat final n’a pas de sens physique — genre un âge négatif — avant de le rendre (métacognition). Ce ne sont pas des « dons ». Ce sont des compétences cognitives qui s’apprennent et s’entraînent, comme on muscle un geste sportif pour ne plus bloquer en maths.

Le chiffre qui change la conversation

Voici l’os du problème, celui qui mérite d’être dit sans détour : en quatrième, l’écart de fonctions exécutives entre le tiers des élèves les plus performants en maths et le tiers des moins performants atteint 136 points sur l’échelle utilisée par les chercheurs. L’écart lié au milieu social — favorisé contre défavorisé — n’est « que » de 39 points.

Soyons honnêtes : dans le débat public, on parle presque exclusivement des inégalités sociales à l’école. Et elles sont bien réelles, personne ne le nie. Mais ici, l’écart de fonctions exécutives entre bons et mauvais élèves en maths est plus de trois fois plus large que celui entre milieux favorisés et défavorisés. C’est contre-intuitif, et ça mérite qu’on s’y arrête.

Mais — et c’est là que je dois être une prof sérieuse plutôt qu’une prof qui vous raconte une belle histoire — cette étude est corrélationnelle. Elle observe que les deux vont ensemble, elle ne prouve pas que l’un cause l’autre. Un enfant qui a de bonnes fonctions exécutives réussit peut-être mieux en maths parce que ça l’aide à résoudre les problèmes. Mais on peut aussi imaginer l’inverse : faire des maths régulièrement muscle justement la mémoire de travail et l’attention. Les deux histoires sont plausibles, et la note DEPP ne permet pas de trancher entre elles. Je préfère vous le dire clairement plutôt que de vous vendre une certitude que je n’ai pas.

La bonne nouvelle, elle, tient debout

Il y a un résultat de cette étude qui, lui, ne dépend pas de la question causale — et c’est celui qui compte le plus pour vous, parents. Les élèves de milieu social défavorisé qui ne vont pas bloquer en maths ont des scores de fonctions exécutives et de métacognition proches de ceux des élèves de milieu social intermédiaire — nettement au-dessus de la moyenne de leur groupe social.

Autrement dit : la réussite en maths chez un enfant né sans toutes les cartes en main s’accompagne de compétences exécutives développées. Ce n’est pas un déterminisme figé de naissance. En fait, c’est un ensemble de capacités qui s’observent, qui varient d’un enfant à l’autre. — Et d’autres travaux en psychologie cognitive affirment que ces capacités se travaillent. Par exemple, découper une tâche en étapes, verbaliser ce qu’on vient de faire, apprendre à se relire avec un œil critique permettent de ne plus bloquer en maths.

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« Je ne suis pas nul, je suis juste fatigué de tout tenir en tête en même temps » — un de mes élèves de troisième, qui avait mis le doigt sur sa mémoire de travail sans le savoir.

💡 L’astuce de Sophie

Devant votre ado qui « ne se donne pas les moyens », essayez ceci avant de conclure à la paresse : demandez-lui de vous expliquer à voix haute, étape par étape, comment il a résolu un exercice — même juste. S’il patauge pour mettre des mots sur sa propre démarche, ce n’est probablement pas un problème de motivation. C’est un problème de métacognition, et ça, ça se travaille bien plus facilement qu’un problème de volonté.

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Et si on arrêtait de chercher un coupable ?

Voilà où je veux en venir. La prochaine fois que vous serez tentés de dire « il ne s’accroche pas », posez-vous plutôt la question : est-ce que c’est vraiment ça, ou est-ce qu’il se noie dans trop d’informations à tenir en tête en même temps sans bloquer en maths ? Les deux diagnostics ne mènent pas du tout aux mêmes solutions — l’un à la sanction, l’autre à l’entraînement.

Ce que je retiens de cette note DEPP, ce n’est pas un scoop miraculeux qui explique tout. C’est une invitation à regarder ailleurs que là où on regarde d’habitude. Et vous, la prochaine fois que votre enfant bute sur un exercice, qu’est-ce que vous observerez en premier : sa motivation, ou sa façon de s’organiser dans sa tête ?

Source : DEPP, Note d’information n°26.25, « Au collège, les écarts de compétences transversales sont plus marqués pour les dimensions cognitives que socio-émotionnelles », juin 2026note complète en PDF.

Photo de tête d’article de laura adai sur Unsplash